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La vérité : raison/croyance, expérience

Le conte mélanésien "Les morts qui jouaient de la flûte" est présenté et une analyse philosophique en est faite. L’accent est mis sur la démarche scientifique - incluant curiosité et étonnement - et sur le refus du doute par la pensée collective.

1. Conte mélanésien Les morts qui jouaient de la flûte

« Il y a bien longtemps, les esprits des morts jouaient de la flûte. Certains les entendirent. L’endroit de la brousse où ils s’assemblaient pour jouer de la flûte se nommait : « I Kohia’mat », le lieu où les morts jouent de la flûte. C’était dans les grandes falaises. Et les gens se demandaient entre eux :
-  Où joue-t-on de la flûte ?
-  Ce sont des gens qui jouent de la flûte dans les montagnes, en pleine brousse ! Là où il n’y a pas de village.
-  Qui cela peut-il bien être ?
Et toutes les nuits les morts firent de même. Un jour, deux hommes se mirent en surveillance. Ils s’en vinrent au sommet de la montagne où l’on jouait de la flûte. Le soleil était au moment de plonger, la nuit tombait sur la brousse. Là, ils se mirent au guet. Alors, ils entendirent des bruits de voix. Ils se dirent :
-  Eh ! Ecoute ! Ces gens qui parlent, ce sont peut-être ceux qui jouent de la flûte !
Et ils écoutèrent et entendirent de nouveau parler. Les Sonos se firent entendre en premier lieu. Et ils écoutèrent encore : c’étaient les Lontis qui les suivaient. Et les deux hommes comptaient, comptaient pour connaître combien de langues on parlait. Ils écoutèrent encore : c’étaient les Hanahan. Ils écoutèrent davantage : c’étaient les Selao. Ils écoutèrent toujours et virent les Hahon arriver. Les morts de tous les villages défilèrent ainsi. Et ils se pressaient :
-  Faites vite ! Nous allons jouer de la flûte !
Et les deux hommes se dirent entre eux :
-  Ce sont bien des morts qui viennent ici. Quoi ? Ce sont eux qui jouent de la flûte. Allons, rentrons au village.
Et ils rentrèrent et lorsqu’ils furent arrivés, ils racontèrent :
-  He ! Les amis ! Ce sont les morts qui jouent de la flûte, nous les avons entendus venir. Ce sont les morts de tous les villages. Il y en a une multitude.
Un de ceux qui les entendit refusa de les croire :
-  Quoi donc ! Vous mentez ! Est-ce que, après notre mort, vous pouvez réapparaître de nouveau vivants ?
Et les deux hommes :
-  Pourquoi refuses-tu de croire ? Tu peux y aller si tu le désires et rester tranquillement à côté d’eux !
-  Quoi donc ? Vous mentez ! Demain je vais aller y voir.
-  Comment donc : fais selon ton désir !
Et ils se levèrent au matin. Celui qui ne croyait pas regarda le soleil descendre et, vers le soir, il s’en alla se faire une cachette dans la brousse tout près des grands rochers. Sa cachette était semblable à celles que se font les animaux. Quand il eut terminé son abri, il s’introduisit à l’intérieur et se tint caché sans faire de bruit. Alors il écouta et entendit le bruit des voix. Il entendit parler le sonos. Il entendit le lontis ; il entendit le hanahan ; il entendit le selao ; il entendit le hahon. Lorsque tous les langages se furent fait entendre, alors le concert de flûte commença.
L’homme tremblait dans son trou et se dit :
-  Puah ! C’est vrai ce que racontaient les gens. J’ai eu tort de les contredire et de venir ici !
Et deux morts se tenaient côte à côte. Et ils sentirent l’odeur de l’homme.
-  Qu’est-ce qu’on sent ? On dirait que ça sent le vivant !
Et l’autre mort parla :
-  C’est ce que je sens aussi ! Un homme vivant doit sans doute être près d’ici. Cherchons-le donc !
Et ils cherchèrent dans la forêt du côté de l’endroit où était l’homme, et ils virent la cachette et quelque chose bouger au fond. Et ils appelèrent les autres morts :
-  Venez par ici ! Quelque chose bouge au fond de cette cachette : ce doit être le vivant que nous sentons !
Et ils entourèrent l’endroit, pendant que d’autres morts coupaient des bouts de bois avec lesquels ils se mirent à tisonner dans la cachette. Se moquant, ils disaient :
-  Fais attention, je vais piquer là-dedans !
Et le mort enfonçait vraiment le bâton dans le corps du vivant qui était fort ennuyé. Et il se leva dans l’abri, qui était si bas qu’il le souleva avec lui. Il se mit à donner de grands coups de hache de côté et d’autres pour se frayer un passage au milieu des morts. Et les morts, surpris, écartaient bras et jambes pour se garer. Le mort qui avait des plaies aux jambes criait :
-  Aïe ! Ma plaie ! Ma plaie !
Et l’homme s’enfuit, et les morts le suivirent en criant :
-  Tu nous fraies le chemin en te sauvant ainsi, en avant !
Et ils arrivèrent près du village de l’homme. Là il cria :
-  Ouvrez la porte !
Mais les gens du village, prenant parti pour les morts, criaient entre eux :
-  Ficelez vos portes ! Ne l’écoutez pas maintenant ! C’est lui qui n’a pas voulu nous croire !
Et l’homme arriva dans son village, et les morts aussi, et il se heurta à la porte fermée. Alors il contourna le village pour trouver un passage, et les morts le poursuivaient toujours. Ayant attendu en vain qu’on lui ouvrit, il enfonça la porte d’un coup de pied et alla tomber dans sa maison. Et les morts le suivirent dans sa maison. Et ils le brûlèrent et le firent mourir. Et les morts rentrèrent et s’en retournèrent dans la forêt.
Et le lendemain, ils pensèrent de nouveau :
-  Nous allons tous y retourner pour brûler sa femme et ses enfants.
Et ils rentrèrent de nouveau, et les gens s’enfuirent dans la brousse et allèrent dormir dans des abris de feuilles de bananier dans les plantations.
Et les morts revinrent trop tard dans le village :
-  Puh ! Où ont-ils disparu, les yeux de graisse ?
Et les morts comprirent qu’ils étaient dans un autre village. Et ils y allèrent. Et les gens étaient tous à l’endroit des plantations et revinrent trop tard au village, de sorte que les morts y avaient déjà mis le feu. Et le feu brûla quatre vieilles femmes et toutes les choses dans les maisons. Et lorsque les gens revinrent des plantations, le village était en cendres. Les gens se mirent à pleurer et déménagèrent beaucoup plus loin.
C’est ainsi que cela finit.
Francis Garnung, Contes et coutumes canaques au XIXème siècle, L’Harmathan, coll Les légendes du monde, Paris, 2003, pp. 44-46

2. Analyse philosophique

Dans ce conte, on peut distinguer deux étapes : la première qui correspond au début du conte, présente la recherche par deux hommes du village de la source de la musique ; la seconde qui correspond à la suite et fin du conte, présente le doute d’un des membres du village et les conséquences de son attitude. Si la première enquête est présentée positivement, la seconde est en revanche présentée négativement. Nous allons proposer une étude de chacune de ces étapes.

Curiosité et étonnement, première étape de la réflexion

Au début du conte, est présenté un phénomène surprenant : des sons de flûte se font entendre la nuit. Les villageois s’interrogent : d’où proviennent ces sons ? Et qui joue de la flûte ? Deux hommes décident alors d’aller voir. Ils se cachent et restent le temps nécessaire pour achever leur observation. Puis ils rapportent ce qu’ils ont vu au village et une explication collective est alors proposée et acceptée : ce sont les morts qui jouent de la flûte.
Dans ce récit, ce qui nous intéresse est la démarche adoptée pour expliquer un phénomène surprenant. Les villageois ne proposent pas d’emblée une interprétation, mais deux d’entre eux se proposent d’aller observer le phénomène. Ils adoptent ici une attitude de rigueur scientifique et non pas de superstition ou de croyance magique. En effet, aucune explication n’est donnée préalablement et ce sont deux observateurs qui sont envoyés et non pas un seul, ce qui garantit une meilleure objectivité. Ici est respectée une caractéristique de la démarche scientifique : un phénomène naturel doit pouvoir être observé par plusieurs observateurs dans les mêmes conditions et avec les mêmes caractéristiques.
De plus, les deux villageois ne se pressent pas pour achever leur observation : ils restent le temps nécessaire et écoutent (à six reprises) les différentes voix. Ils identifient six langues différentes, et ne repartent que lorsqu’ils ont entendu toutes les voix. L’observation n’est donc pas précipitée, faite trop rapidement, mais le fait est patiemment observé. Ici aussi est respectée une autre caractéristique de la démarche scientifique : observer minutieusement un phénomène, avant de se lancer dans une explication ou une interprétation ; l’observer sous tous ses aspects possibles.
On peut donc constater d’une part une attitude de curiosité intellectuelle de la part des villageois : ils s’interrogent sur la cause des sons de flûte au lieu de les considérer comme des évidences ; d’autre part un étonnement devant les phénomènes. A l’opposé de l’évidence, de l’attitude blasée de celui qui a tout vu et qui sait tout, les villageois sont surpris de ces sons de flûte et désireux de comprendre leur provenance. Leur attitude de départ est ainsi celle de celui qui cherche à connaître.

Pensée collective et refus du doute : obstacles à la rigueur scientifique

A l’inverse, la suite du conte présente une attitude non pas de rigueur intellectuelle mais de crispation sur la pensée collective. En effet, immédiatement après avoir entendu les différentes langues, les deux observateurs en déduisent qu’il s’agit de morts, sans que cette conclusion ne soit justifiée. Pourquoi en concluent-ils que ce sont des morts et non des vivants ? Mystère.
Leur conclusion est adoptée par l’ensemble de la communauté, sauf par un de ses membres, qui formule une objection : est-ce que après la mort, on peut réapparaître vivant ? Or les deux observateurs ne répondent pas à l’objection mais l’invitent, s’il refuse de croire, à aller constater par lui-même. On ne sait donc toujours pas sur quels critères ils se sont appuyés pour certifier qu’il s’agit bien de morts.
Deux remarques peuvent ici être faites. Tout d’abord, si les deux observateurs ont cherché à observer le phénomène étudié le plus rigoureusement possible, ils ont ensuite interprété ce phénomène à travers les œillères de leur culture. Ils ne se sont pas contentés de voir le phénomène tel qu’il est mais l’ont vu tel qu’ils voulaient le voir, c’est-à-dire à travers les préjugés de leur culture, ce que Bacon appelle les idoles du théâtre (voir ci-dessous). De plus, une fois l’interprétation proposée, elle prend d’emblée valeur de pensée collective, ciment social, facteur de cohésion qui ne saurait être remis en question. Celui qui doute de cette interprétation représente un danger pour la société car il fragilise son mode de pensée. Les autres villageois ont ainsi le devoir de croire à l’interprétation proposée : ce sont les morts qui jouent de la flûte. Toute forme de doute est d’ores et déjà refusée. On peut penser ici à l’exemple historique classique de G. Bruno et de Galilée. Le premier fût brûlé vif pour avoir professé des idées scientifiques non admises par l’église catholique, et le second, afin d’éviter le même sort, préféra récuser publiquement ses écrits scientifiques. La fin du conte présente d’ailleurs la mort du sceptique (les morts le brûlent) abandonné par les autres villageois et la destruction du village.

On peut donc observer à travers ce conte un mécanisme ambivalent de la pensée traditionnelle : d’un côté curiosité et étonnement qui poussent à une observation attentive des faits, de l’autre protection de la pensée collective et rejet de celui qui la remet en cause. Il s’agit donc bien ici d’une forme de réflexion bien spécifique : ni superstition ni rationalité scientifique.

3. Pour approfondir

Texte d’Aristote

Dans cet extrait, Aristote défend l’étonnement comme attitude philosophique et scientifique, déclencheur de la volonté de connaître. S’étonner, c’est reconnaître à la fois l’étrangeté du monde et notre ignorance, et vouloir chercher à le comprendre. Sans étonnement, aucune curiosité ne peut se développer, partant aucune réflexion : on reste dans le monde rassurant connu de l’opinion.

« Ce fut, en effet l’étonnement qui poussa, comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. Au début, ce furent les difficultés les plus apparentes qui les frappèrent, puis, s’avançant ainsi peu à peu, ils cherchèrent à résoudre des problèmes plus importants, tels que les phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des Etoiles, enfin la genèse de l’univers. Apercevoir une difficulté et s’étonner, c’est reconnaître sa propre ignorance (et c’est pourquoi aimer les mythes est, en quelque manière se montrer philosophe, car le mythe est composé de merveilleux). »
Aristote, Métaphysique, A, 2, trad. Tricot, Vrin, Paris, pp. 8-9

Texte de Bacon

Selon Bacon, plusieurs obstacles internes entravent notre connaissance du monde extérieur. Ces obstacles sont des obstacles psychologiques, liés au mode de fonctionnement de notre pensée. Bacon les nomment des idoles. L’extrait présenté propose une description de ces idoles, que Bacon classe en 4 catégories : les idoles de la race, de la caverne, de la place publique et du théâtre. Dans le conte Les morts jouent de la flûte, les observateurs se heurtent à une idole du théâtre, obstacle lié au système de pensée de leur culture. Ils interprètent leur observation à travers leurs croyances sur les morts, sans se demander si ces croyances sur les morts sont crédibles.

« Les idoles constituent les mystifications les plus profondes de l’esprit humain. Elles ne relèvent pas d’une tromperie sur les objets du monde externes… mais d’une disposition de l’esprit corrompue et biaisée qui, pour ainsi dire, fausse et vicie tout ce que l’on tente de comprendre. Car l’esprit humain… est très loin d’être un miroir clair, uni et lisse, qui pourrait refléter fidèlement les rayons des choses, en fonction de leur véritable incidence ; il est bien plus près d’un miroir ensorcelé, plein de superstitions, d’apparitions et d’impostures. »
Bacon, Grande Restauration, extrait présenté par Stephen Jay Gould, Les pierres truquées de Marrakech, Seuil, Paris, 2002, p. 73.

Texte de Eliade

Selon Eliade, le mythe n’est pas tant une pensée préscientifique qu’une pensée collective. Il n’est donc pas à considérer comme « la préhistoire » de la science, ainsi que le pensait Comte, mais comme une autre forme de pensée, pensée collective et sociale, visant à créer et entretenir la cohésion des membres d’une société. Dans le conte étudié ici, on constate en effet que l’interprétation mythique - ce sont les morts qui jouent de la flûte – à un rôle de rassemblement social. Tous se retrouve dans cette interprétation, le seul qui la refuse met en péril sa vie et celle du village-même (qui sera détruit par sa faute). On est bien loin ici de la liberté d’expression : chacun n’est pas libre de penser ce qu’il veut, selon sa conscience, mais chacun a le devoir de penser comme les autres, afin que la société fonctionne correctement.

« Tandis que le langage courant confond le mythe avec les « fables », l’homme des sociétés traditionnelles y découvre, au contraire, la seule révélation valable de la réalité. On n’a pas tardé à tirer les conclusions de cette découverte. Peu à peu, on n’a plus insisté sur le fait que le mythe raconte des choses impossibles ou improbables : on s’est contenté de dire qu’il constitue un mode de pensée différent du nôtre, mais que, en tous cas, on ne doit pas le traiter, a priori, comme aberrant. On est allé plus loin : on a essayé d’intégrer le mythe dans l’histoire générale de la pensée, en le considérant comme la forme par excellence de la pensée collective. Or, comme la pensée collective n’est jamais complètement abolie dans une société, quel qu’en soit le degré d’évolution, on n’a pas manqué d’observer que le monde moderne conserve encore un certain comportement mythique. […] La seule grande différence était marquée par la présence, chez la plupart des individus constituant les sociétés modernes, d’une pensée personnelle, absente, ou presque, chez les membres des sociétés traditionnelles. »
Mircéa Eliade, Les mythes du monde moderne, in Mythes, rêves et mystères, Gallimard, collection Folio, 1953, p. 21

4. Ouverture à d’autres interprétations

Ce conte a été étudié relativement à la démarche scientifique. C’est donc ces aspects du conte qui ont été mis en avant. Mais, bien évidemment, l’interprétation première n’est pas celle-ci mais bien plutôt la présentation du monde des morts, la vie après la mort et les relations entre les vivants et les morts. Les morts semblent assez semblables aux vivants, même s’ils leur sont hostiles. Ils ne vivent pas dans un autre monde, mais bien plutôt dans le même monde que les vivants mais inversé : ainsi les morts vivent la nuit et dorment le jour, mangent des aliments jugés non comestibles par nous (serpents…).

Mise à jour :
25 août 2011

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