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La culture : art/technique, échanges

Ce conte très bref présente l’origine de l’homme et les premiers temps de l’humanité. Il aborde plusieurs thèmes philosophiques : la conception de l’être humain, le travail et la technique, et les relations sociales. Le point commun à ces 3 thèmes est de concerner le domaine de la culture.

1. Conte mélanésien Les premiers hommes

« Un dieu emplit de terre une feuille de taro qu’il jeta dans la mer et de ce geste naquirent les hommes.
Ils vivaient heureux et calmes sur la montagne Méa Moya. Ils se promenaient en tirant l’épieu et les champs verdissaient leur donnant une nourriture abondante.
L’un d’eux s’en alla dans une mare à Naho et là, changea de peau, comme font les crevettes. Plein de force et de joie, il revenait chez lui quand un envieux l’interpella :
-  D’où viens-tu ?
-  Je viens de changer de peau.
-  Où est ta peau abandonnée ?
-  Je l’ai laissé dans la mare où j’ai mué.
-  Insensé, que sais-tu de cette nouvelle peau que tu as prise ? Va vite te glisser dans ton ancienne peau pendant qu’il est encore temps, de peur que tu n’aies pris les tripes d’un vieux ou d’un malade.
Et l’autre retourna se glisser dans sa vieille enveloppe.
Regagnant ensuite sa demeure, il vit l’envieux occupé à ses cultures. Celui-ci se promenait avec un épieu pointu qui dessinait sur la terre un sillon léger. Il le tenait du bout des doigts comme un enfant flâneur traîne un bâton et il chantait dans le soleil tandis que le vent rafraîchissait ses temps. Notre homme, dans sa vieille peau, lui jeta un regard mauvais et cria :
-  Hé, toi qui te promène avec ton épieu, si tu continues comme cela, tu vas te muer en flemmard. Enfonce donc l’épieu à grands coups.
Ce que l’autre fit, pris de panique devant le regard mauvais. Depuis lors, tous les hommes font ainsi et la sueur coule de leurs tempes.
Tout cela ne serait jamais arrivé si le dieu avait mis le don de l’amitié au cœur de son taro. »
Roselène Dousset-Leenhardt, La grande case, édition Buchet/Chastel, Paris, 1965, pp. 43-44.

2. Analyse philosophique

Etre un homme : changer de peau

Concernant la conception de l’être humain, plusieurs remarques peuvent être faites : tout d’abord, les hommes ont été crées par un dieu, sans qu’il soit précisé lequel. C’est un dieu (parmi d’autres) qui est à l’origine de leur existence. Il a créé les hommes à partir d’éléments naturels : de la terre dans une feuille de taro jetée dans la mer. Notons que le taro fait partie des aliments consommés par l’homme. Donc d’un côté on constate une intervention divine dans l’existence de l’homme, de l’autre l’homme est composé d’éléments naturels. Il est un élément de la nature parmi d’autres, sans que rien ne semble l’en distinguer.
Cette assimilation de l’homme à son environnement naturel est accentuée par la comparaison avec les crevettes. Pour expliquer les changements physiques de l’homme, le conte utilise l’image de la mue. L’homme changerait de peau, comme la crevette change de carapace. Pourtant a-t-on déjà vu un être humain changer de peau ? On peut trouver les vestiges de la mue des crevettes, des crabes, des serpents, pas de l’homme. Il ne s’agit donc pas ici d’une description de la réalité. Et la comparaison avec d’autres animaux (d’autres mammifères ou des oiseaux) aurait été sans doute plus adaptée d’un point de vue naturaliste. Qu’est-ce que le conte veut signifier ici avec cette image du changement de peau ?
Peut-être s’agit-il d’une métaphore des âges de la vie. D’un point de vue physique, il y a beaucoup de différences entre un bébé, un adulte et un vieillard. La métaphore serait ici à rapprocher de l’énigme du sphinx de Delphes : « qu’est-ce qui marche à quatre pattes au lever du jour, sur deux pattes à midi et sur trois pattes au couchant ? », avec la différence que cette énigme grecque envisage le cycle de la vie humaine avec un commencement, une apogée et une fin, tandis que le changement de peau indique une modification sans qu’elle soit précisée comme positive ou négative, sans qu’elle intervienne dans un cycle. C’est bien plutôt un recommencement, « une renaissance », un nouveau départ.
Ce qui n’exclue pas tout risque : quelle est cette nouvelle peau ? d’où vient-elle ? que va-t-elle faire de celui qui l’endosse ? n’est-il pas plus prudent de garder l’ancienne, dont peut-être on est lassé, qui peut-être n’est plus adaptée mais au moins que l’on connaît. Tel l’adolescent décrit par Françoise Dolto dans Le complexe du homard, changer de peau implique une période de fragilité, d’exposition au risque (pensons aux crabes mous). On sait ce que l’on quitte, pas ce que l’on va trouver, et la tentation est grande de rester dans le confort du « déjà connu ».
A la question : qu’est-ce que l’homme ? ce conte répond : un être naturel, avec le risque inhérent à toute transformation (transformation du corps à la puberté, pour la femme durant la grossesse, puis à l’âge de la vieillesse).

Le travail : du plaisir à l’effort

Le conte présente les hommes comme des agriculteurs. Dès leur création, ils ont cultivé la terre. Et celle-ci leur donnait, sans effort de leur part, une nourriture en abondance. Le travail, au départ est ainsi présenté positivement : travailler au champ, c’est comme la promenade d’un enfant. On chante au soleil, le vent souffle sur les tempes. C’est donc une activité agréable, qui de surcroît permet d’assurer sa subsistance. Mais cette description idyllique ne dure qu’un temps. A la fin du conte, le travail devient synonyme d’effort : l’homme ne chante plus en travaillant mais la sueur coule de son front. Comment expliquer un tel changement ? D’un côté à cause de la méchanceté de l’homme, de l’autre à cause de sa peur du jugement d’autrui. Le travail en devient-il plus efficace ? Le conte ne le dit pas. Mais étant donné qu’auparavant les hommes avaient déjà de quoi se nourrir en abondance, quel besoin avaient-ils donc de modifier leur façon de faire ? Ce n’est pas la nécessité qui les y a poussé, mais plutôt la peur du « quand dira-t-on » et l’amour propre.

Les échanges, une invention humaine

Le conte se termine par une critique : les hommes n’ont pas naturellement entre eux des relations d’amitié. Il ne s’agit pas d’un don du dieu. Par conséquent ce sera aux hommes de l’inventer, au moyen d’échanges. Le domaine de la culture est par là esquissé : les relations sociales sont du domaine de l’humain. Si l’homme est un être naturel, ses relations avec les autres hommes sont inventées par lui, faute de quoi seules prévalent jalousie, méchanceté et peur.
Il est cependant curieux de noter que si les deux personnages du conte ne semblent pas nourrir l’un à l’égard de l’autre des sentiments positifs, ils sont chacun respectivement à l’écoute du discours de l’autre. Et ce discours produit un changement d’attitude. Méfiance donc à l’égard d’autrui, avec lequel je ne suis pas encore en relation d’échange, et en même temps influence d’autrui sur mon comportement. Pourquoi chacun des personnages ne persiste-t-il pas dans son attitude ? Pourquoi le premier renonce-t-il à son changement de peau ? Pourquoi le second modifie-t-il sa façon de cultiver ? C’est peut-être parce que d’emblée le jugement d’autrui, du semblable, a une valeur en soi, quand bien même aucune relation sociale n’a été encore élaborée avec lui. Ce qui manifeste d’autant plus l’urgence de l’élaboration de règles de vie en commun. Si autrui compte pour moi mais que mes relations avec lui ne sont pas naturellement codifiées, alors c’est un devoir pour l’homme d’élaborer des règles sociales.

3. Pour approfondir

Texte de Bergson

Dans l’extrait ci-dessous, Bergson décrit le corps humain en tant qu’être vivant, et le situe par rapport aux autre êtres vivants et même à l’univers dans son ensemble en raison d’un principe commun : l’organisation du vivant inscrite dans la durée. Tout comme dans le conte kanak, l’homme n’est pas mis à part du reste de la nature, mais compris avec les mêmes catégories de pensées, la principale étant la durée.

« Un être vivant se distingue de tout ce que notre perception ou notre science isole ou clôt artificiellement. On aurait donc tort de le comparer à un objet. Si nous voulions chercher dans l’inorganisé un terme de comparaison, ce n’est pas à un objet matériel déterminé, c’est bien plutôt à la totalité de l’univers matériel que nous devrions assimiler l’organisme vivant. Il est vrai que la comparaison ne servirait plus à grand’chose, car un être vivant est un être observable, tandis que le tout de l’univers est construit ou reconstruit par la pensée. Du moins notre attention aurait-elle été appelée ainsi sur le caractère essentiel de l’organisation. Comme l’univers dans son ensemble, comme chaque être conscient pris à part, l’organisme qui vit est chose qui dure. Son passé se prolonge tout entier dans son présent, y demeure actuel et agissant. Comprendrait-on, autrement, qu’il traversât des phases bien réglées, qu’il changeât d’âge, enfin qu’il eût une histoire ? Si je considère mon corps en particulier, je trouve que, semblable à ma conscience, il se mûrit peu à peu de l’enfance à la vieillesse ; comme moi, il vieillit. Même, maturité et vieillesse ne sont, à proprement parler, que des attributs de mon corps ; c’est par métaphore que je donne le même nom aux changements correspondants de ma personne consciente. Maintenant, si je me transporte de haut en bas de l’échelle des êtres vivants, si je passe d’un des plus différenciés à un des moins différenciés, de l’organisme pluricellulaire de l’homme à l’organisme unicellulaire de l’Infusoire, je retrouve, dans cette simple cellule, le même processus de vieillissement.
Henri Bergson, l’évolution créatrice, PUF, 1941, p. 15.

Texte de Descartes

La conception du corps humain de Descartes est radicalement différente de celle de Bergson. Si le corps humain est constitué de matière, comme toute « chose matérielle », par distinction d’avec la pensée, cette matière n’est pas comprise comme durée mais comme étendue. Le fossé corps/conscience se creuse, alors qu’avec Bergson, il disparaît.

« La nature de la matière, ou du corps pris en général, ne consiste point en ce qu’il est une chose dure, ou pesante, ou colorée, ou qui touche nos sens de quelque autre façon, mais seulement en ce qu’il est une substance étendue en longueur, largeur et profondeur. »
Descartes, Principes de la philosophie

Texte de Dagognet

Loin de comparer la peau à une carapace, même peu épaisse comme celle des crevettes, François Dagognet envisage la peau comme la frontière entre le dehors et le dedans, lieu d’échanges, d’affrontement, d’informations… L’homme ne se protège pas derrière sa peau mais s’ouvre au monde extérieur.

« Un être matériel – la pierre, une planche de bois – se débite facilement en tranches égales : il ne peut se targuer ni d’un « extérieur » ni d’un « intérieur » ; seul le vivant le plus évolué (l’homme), comme nous le montrerons a réussi à s’attribuer, d’un même et seul mouvement, les deux. Le proto-animal est emmuré sous une lourde carapace protectrice ; il s’est tellement perdu par là qu’il étouffe même « son dedans » ; il se coupe aussi du monde extérieur et ne pourra que vivre dans l’apathie ou une invincible inertie, proche de l’hibernation.
Il a donc fallu qu’un saut s’opère ou que le vivant en arrive à l’acte majeur – se retourner, mettre à la surface sa sensibilité et remiser au fond le tissu solide dans lequel il se barricadait, la colonne vertébrale, l’osseux sur lequel il s’édifiera. Aussitôt le dehors du dedans lui permettait une vie informée, alerte et vive.
Qu’on ne nous reproche pas de prôner le superficiel ou de nous attarder sur la périphérie puisque celle-ci ne se détache pas de ce qu’elle engaine. D’ailleurs, dans nos considérations dermo-philosophiques – la triade, physiologie, pathologie, thérapeutique – nous ne cesserons de montrer que, parce qu’il y a un dedans, il y a un dehors et inversement. Un dehors sans son dedans n’est qu’une absurdité, tout comme un dedans qui refuserait de s’extérioriser de quelque manière et d’échapper alors à tout entour comme à la moindre clôture ; qu’on le veuille ou non, l’englobement exige toujours une frontière ou une limitation. Pas de montagne sans vallée, ni d’endroit sans envers ! Pas de viscères sans leur épiderme ! »
François Dagognet, La peau découverte, Les empêcheurs de penser en rond, 1993, pp. 12-13

Mise à jour :
25 août 2011

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