Vous êtes ici: Accueil > Philo-contes

Les échanges, justice/loi

Ce conte présente l’importance de la participation de tous dans les échanges et une critique de l’individualisme

1. Conte mélanésien Histoire de Jamämêlöö (le danseur puni)

« Un jour, ses amis déclarent : « Il n’a pas plu depuis longtemps, allons vider un trou d’eau pour faire la pêche. »
Ils partent, arrivent à un trou d’eau et commencent à le vider. Jamämêlöö leur dit : « Je vous laisse vider ce trou d’eau, je vais voir s’il n’y en a pas d’autres dont on pourrait s’occuper demain. »
Il s’en va. Il remonte le cours d’eau et parvient auprès d’un Wedelia. Il ôte ses deux yeux, les pose sur la plante et se met à danser. Il danse ; il danse et pense au bout d’un moment que ses amis sont rentrés. Alors il dit : « Jamämêlöö ! » Et l’un de ses yeux vient se reloger dans son orbite. « Jamämêlöö ! », dit-il encore. Et l’autre œil se remet en place. Il repart et retrouve ses compagnons de maison. « Alors, tu as trouvé un trou d’eau ?, lui demandent-ils ?
-  Oh oui ! Demain, on pourra en visiter beaucoup ! »
Ils dînent, mangent ce qu’ils ont attrapé, puis ils vont se coucher. Le lendemain, ils se lèvent et disent : « Allons voir ça ! »
Ils retournent au ruisseau, retrouvent un trou d’eau et entreprennent de le vider. Jamämêlöö leur dit : « Occupez-vous de ce trou d’eau ; moi, je remonte le ruisseau. »
(etc. Même scène ; le troisième jour, Jamämêlöö se défile encore.)
… Il arrive auprès d’un Wedelia, retire ses deux yeux et les dépose. Puis il se met à danser. Là-bas, ses amis vident le trou d’eau, mais au bout d’un moment, l’un d’entre eux leur déclare : « continuez à travailler, je vais tâcher de voir ce que fait notre ami qui prétend explorer le cours d’eau. »
Il s’en va. Il remonte le cours d’eau et, au bout d’un moment, il entend du bruit : c’est Jamämêlöö qui danse. Il l’observe en cachette, s’approche tout doucement, et voit qu’il n’a plus ses yeux ; mais il les aperçoit posés sur le Wedelia. Il s’approche, les prend et repart avec, laissant l’autre à sa danse. Il revient auprès de ses amis et les met au courant. « Eh bien, venez, on va lui jouer un tour ! », disent-ils. Ils préparent un four, font la cuisine, prennent les deux yeux et les enveloppent avec la nourriture. Ils les mettent au four. Le four cuit, ils font les partages. Là-bas, Jamämêlöö réfélchit : « Le four est prêt, ils sont sûrement rentrés ! Je vais retourner les voir. Jamämêlöö ! » Mais rien ne se passe… « Jamämêlöö ! » Toujours rien… « Comment se fait-il que mes yeux ne reviennent pas ? », dit-il. Il marche à tâtons vers le Wedelia et ne trouve rien. Alor il redescend le cours d’eau et s’égratigne tout le long du chemin. Il rejoint la route, chemine et retrouve ses amis.
« Mais où as-tu perdu tes yeux ?, lui demandent-ils.
-  Je suis passé dans les branches et dans les lianes en redescendant le ruisseau, et c’est ainsi que je me suis éborgné et que j’y ai perdu la vue.
-  Reste là, on va t’apporter à manger. »
Il défait le paquet cuit au four et commence à manger. Il trouve cela délicieux et leur demande : « Qu’avez-vous mis dedans pour que ce soit si bon ?
-  On y a mis tes yeux ! », répond l’un d’entre eux.
« Menteur qui prétendait chercher des trous d’eau, alors que tu restais à danser auprès de tes yeux ! Mais on t’a rattrapé, on t’a volé tes yeux, on les a mis dans le four et c’est ce que tu mange en te régalant ! »
Jamämêlöö se met à pleurer ; il pleure, pleure… et finit par mourir. »
Alban Bensa et Jean-Claude Rivière, Les filles du rocher Até, contes et récits, ADCK, 1994, pp. 248-254.

2. Analyse philosophique

L’échange : confiance et réciprocité

Le principe de tout échange est simple : tu me donnes, et en échange je te donne. Peu importe la nature de la transaction (objets matériels, symboliques ou argent), dans tout échange, chacun participe, donne et reçoit. L’échange est donc une relation symétrique basée sur deux valeurs fondamentales : la confiance et la réciprocité. La confiance, car pour que l’échange fonctionne, il faut que chacun des membres participant à l’échange fasse le pari que l’autre ou les autres ne chercheront pas à le tromper, mais vont respecter le contrat. En effet la transaction peut être différée (ainsi lorsqu’un patient va consulter son médecin, il le paye, mais il attend que les prescriptions du médecin seront efficaces. Or il ne peut pas le savoir au moment où il le paye puisqu’il n’a pas encore commencé son traitement). Il n’y a donc pas d’échange possible sans confiance mutuelle.
Deuxième valeur fondamentale de l’échange, la réciprocité. La relation débiteur/créancier doit être équilibrée, chacun donne et reçoit tour à tour. Peu importe que ce qui est échangé ne soit pas de même valeur, l’important est que les participants à l’échange considèrent que la participation de chacun est équilibrée, que chacun participe dans la mesure de ses possibilités. Ainsi une relation enseignant/élèves est une relation d’échange : l’enseignant apporte une méthode, un savoir aux élèves, qui, en retour, écoutent et exécutent le travail demandé.

Intérêt individuel contre intérêt collectif

Dans le conte, il s’agit d’une relation d’échange dans le cadre d’un travail collectif : la recherche et la préparation de nourriture. Les termes de l’échange sont les suivants : chacun participe à la pêche, à la préparation du repas, et en échange, chacun reçoit sa part de nourriture. Pourquoi s’agit-il d’un travail collectif plutôt qu’individuel ? Parce qu’il y a une plus grande efficacité et une moins grande fatigue à travailler ensemble. Chaque membre du groupe fait ici en quelque sorte un calcul rationnel : il est plus rentable pour moi de participer au travail collectif. Or ce travail collectif ne sera effectivement plus efficace que si tous y participent.
Or Jamämêlöö rompt cet équilibre de l’échange en bafouant les deux valeurs de l’échange : la confiance et la symétrie. Il ment à ses camarades, abusant de leur confiance (ces derniers sont d’ailleurs assez patients car ils ne le surveillent pas tout de suite) et il ne respecte pas la symétrie en prenant sa part de nourriture sans avoir aucunement participé au travail collectif. Il adopte donc l’attitude du parasite, du profiteur. Il reçoit sa part de « redistribution des richesses » sans avoir participé à leur création.
D’un point de vue social, Jamämêlöö représente ainsi une menace. Car il met en péril le fonctionnement de la société : le travail en commun et l’échange qui en résulte perdent de leur intérêt s’il est possible d’aboutir au même résultat pour soi sans rien faire. S’opposent ici la figure de l’individu contre celle de la société. Pour Jamämêlöö, il est plus « rentable » de faire semblant (c’est son intérêt bien compris, un entêtement dans son intérêt particulier), mais pour la société, des individus tels que Jamämêlöö sont dangereux car ils rendent caduc l’intérêt des conditions de l’échange.
Cependant si tous font le même choix que Jamämêlöö, l’échange ne peut plus fonctionner car plus personne ne travaillera et il n’y aura plus rien à partager. Jamämêlöö se présente donc comme une exception : pour moi, je m’exclus des conditions contraignantes de l’échange, en revanche tous les autres doivent les respecter. C’est donc une attitude individualiste et égoïste, qui devient absurde si elle est généralisée à tous.
C’est pourquoi la dureté de la fin du conte est justifiée : c’est le seul moyen de préserver l’équilibre de l’échange. Tout contrevenant doit être sévèrement puni, à titre d’exemple, pour éviter que d’autres veuillent agir de même, et afin de maintenir le bon fonctionnement de la société. Jamämêlöö est traité à la fin du conte comme un ennemi : ses anciens amis lui font manger ses yeux et le laissent mourir sans manifester aucune compassion. Il n’est plus considéré comme un membre du groupe, car il a mis en danger l’équilibre fondamental du groupe. La punition est alors appliquée de façon implacable.

3. Pour approfondir

Echec de l’échange : le parasitisme social

Le conte peut être lu comme une illustration d’une situation classique en psychologie sociale : le parasitisme social, forme d’échec de l’échange qui doit être distingué de la paresse sociale.

La paresse sociale est également désignée comme l’effet Ringelmann, du nom du psychologue qui a étudié ce phénomène à la fin du XIXème siècle. La paresse sociale désigne la tendance de certaines personnes à se décharger de leurs responsabilités en se laissant porter par le groupe. Plus le nombre de personnes accomplissant une tâche ensemble augmente, plus les performances individuelles diminuent.
La paresse sociale résulte d’un double processus. Il y a nécessairement des problèmes de coordination quand les membres d’un groupe accomplissent une tâche ensemble. Mais cela ne peut pas être la cause unique de la paresse sociale, et d’ailleurs elle ne disparaît pas quand les problèmes de coordination sont éliminés. Elle est aussi et avant tout due à la perte de motivation des sujets accomplissant collectivement une tâche de groupe. Il est en effet difficile d’identifier les contributions individuelles de chacun et le produit total du groupe est partagé entre chacun, donc il est profitable à chacun de ne pas s’investir totalement, de profiter de la situation et de laisser travailler les autres.
Toutefois, le fait que des personnes accomplissent ensemble une tâche n’entraîne pas nécessairement de la paresse sociale. La paresse sociale se manifeste seulement avec un certain type de tâche qui, quand elles sont accomplies en groupe, combinent de telle façon les contributions de chacun qu’elles ne sont plus identifiables.
Les facteurs qui provoquent la paresse sociale :
-  1er facteur, la nature de la tâche. S’il s’agit d’une tâche additive, c’est-à-dire où le produit du groupe est la somme des contributions des membres.
-  2d facteur, la taille du groupe. L’anonymat augmente la paresse sociale (grand groupe) ; mais on constate une différence importante entre une tâche accomplie à trois ou à quatre.
-  3ème facteur, l’indiscernabilité des contributions individuelles dans le résultat final. L’indiscernabilité provoque la baisse de productivité, d’autant plus si les gens se pensent peu identifiables ou bien que personne ne pouvoir ou penser à les évaluer. Quelqu’un qui sait que sa contribution est évaluable mais qui pense que personne ne peut ou ne veut l’évaluer continuera à paresser.
La paresse sociale disparaît bien évidemment quand la tâche est intéressante, attractive, impliquante, quand il y a une grande cohésion sociale et que ses membres sont fortement engagés, quand les contributions individuelles sont évaluables et comparables.

Le parasitisme social ne doit pas être confondu avec la paresse sociale car l’absence de contribution du parasite est parfaitement identifiable et car ce qui le motive dans son absence d’action est le fait qu’il pense que le résultat du groupe ne dépend pas de lui (alors que dans la paresse sociale, ce qui motive la baisse de productivité est le fait que la productivité individuelle pas évaluable ou pas évaluée). Par exemple, deux personnes partagent un appartement. L’une fait toujours le ménage, l’autre jamais. Elle bénéficie donc du travail de son colocataire sans y prendre part, donc elle la parasite en quelque sorte.
La taille du groupe est un facteur du parasitisme social : plus le groupe augmente, plus le parasitisme se développe, car certains risquent de penser que d’autres membres du groupe st plus compétents qu’eux, donc que leurs contributions est inutiles.

Les dilemmes sociaux sont des situations très propices à l’apparition du parasitisme social. Il s’agit d’une situation dans laquelle l’intérêt collectif et l’intérêt individuel des membres st en contradiction. On distingue les dilemmes d’appropriation et les dilemmes de contribution. Dans les dilemmes d’appropriation, les gens privilégient leurs intérêts à court terme sans prendre en considération les coûts à long terme de leurs comportements (ex : les ressources de l’assurance maladie, le pétrole, …). Dans les dilemmes de contribution, les gens privilégient leurs intérêt à court terme au détriment de leur intérêt à long terme en se dispensant de participer à une action collective (ex : faire la grève).
Dans les dilemmes sociaux les gens règlent leur conduite sur les conduites auxquelles ils s’attendent de la part d’autrui. Le parasitisme social, dans le cas des dilemmes sociaux consiste donc à faire passer son intérêt individuel avant l’intérêt collectif, et à profiter des résultats de l’action du groupe sans y contribuer soi-même.

Le ticket gratuit

Dans Logique de l’action collective (1966), Mançur Olson applique le raisonnement coûts/avantages à l’action collective et met à jour une situation paradoxale où un acteur rationnel a intérêt à profiter des résultats d’une action collective sans y participer. Olson explique ce paradoxe par la nature même des biens collectifs fournis par une action collective : ceux-ci profitent à tous les membres du groupe, qu’ils aient participé ou non à leur production. Il y a donc possibilité de choisir une attitude de “ passager clandestin ”, de prendre un “ ticket gratuit ”. L’individu y est d’ailleurs d’autant plus incité que la participation à l’action collective a un coût en temps, en argent, parfois en considération. Le calcul rationnel ne conduit pas à défendre les intérêts du groupe. Olson souligne cependant que l’individu étant soumis à la pression du groupe, l’anonymat favorise la non-participation dans les grands groupes et les interrelations plus serrées imposent une plus forte participation dans les petits groupes. Il faut, dit Olson, s’interroger sur les motivations individuelles et bannir la fiction d’acteur collectif.
L’action collective ne pourrait prendre corps si celle-ci ne procurait pas non plus des biens sélectifs, c’est à dire des avantages particuliers aux seuls participants. L’organisation qui s’engage dans l’action collective parvient ainsi à limiter le risque de “ ticket gratuit ”, de défection. Ces biens sélectifs peuvent être soit des sanctions négatives (comme dans le conte, la mort de Jamämêlöö), soit le recours aux incitations positives.
Il y a donc bien au niveau individuel une décision rationnelle dans le choix de prendre part à l’action collective, un calcul coûts/avantages. Mais ces coûts et avantages ne se mesurent pas seulement en termes matériels. Ils peuvent être symboliques et recouvrir de nombreux domaines comme le divertissement et la considération de soi.

Texte de Chevalier

Cet article présente le choix de l’attitude morale comme étant à la fois un choix rationnel et relevant d’un contrat. Comment démontrer que le choix du ticket gratuit n’est pas toujours le meilleur choix rationnel ? Ce type de réflexion, s’il peut sembler « choquant » à certains, a le grand intérêt de ne pas considérer le choix moral comme évident.

« Maintenant, si les circonstances sont celles d’une interaction en dehors du cas du marché où il y a interactions en l’absence de coopération et où, dans l’idéal, une autorégulation s’opère, la rationalité ne pourra plus être « paramétrique » mais sera « stratégique », puisque l’agent qui décide doit prendre en compte les attentes des autres individus – et il en a connaissance, en vertu de la théorie du choix rationnel qui s’édifie à partir du modèle des agents idéaux, de même que les autres agents ont connaissance des siennes (l’information est parfaite, chaque individu a accès au raisonnement des autres). La gamme des actions possibles s’élargit et la structure du choix a changé. Cette structure d’interaction, Gauthier l’envisage en intégrant un facteur de risque ou d’incertitude. La « fonction ordinale d’utilité », qui donne l’ordre entre les états du monde possibles, est dès lors insuffisante : il faut, en outre, connaître l’intensité des écarts entre les conséquences, puisque dans un contexte d’incertitude chaque action est liée non pas à une mais à plusieurs conséquences possibles, de sorte qu’on aura besoin d’une « fonction d’utilité cardinale ». Le théoricien peut recourir à des loteries pour déterminer l’intensité des préférences des individus en présence : la métrique posée (la mesure d’intervalle des préférences) définit ainsi la chance pour chacun de recevoir la meilleure utilité. Le raisonnement est entièrement axiomatique.
Le point important est le suivant : dans un contexte non social, l’issue est toujours optimisante, ce qui signifie que l’agent opère le meilleur choix et par conséquent se trouve toujours pleinement satisfait du résultat, tandis que dans un contexte d’interaction l’issue peut être sous-optimale et dans ce cas l’agent, jetant un regard rétrospectif sur son choix d’action, peut éprouver des regrets car ce choix, s’il était le meilleur ex ante, ne l’est pas ex post – plus exactement : le choix effectué était optimisant, mais l’ensemble de choix, lui, ne l’était pas.
Agir de manière entièrement instrumentale dans les contextes sociaux conduit inéluctablement à des échecs généralisés de la coopération. Les conséquences d’un comportement réglé sur ce que prescrit directement la rationalité instrumentale (maximiser son intérêt) risquent en effet d’être sous-optimales, puisque les individus concernés auraient gagné davantage en entrant véritablement en coopération les uns avec les autres, en respectant leurs obligations, plutôt qu’en refusant de le faire. La défection soulève le problème du free rider : « opportuniste », « resquilleur » ou « cavalier seul », qui cherche à tirer profit du bien produit par la coopération (le « surplus coopératif ») sans s’y engager lui-même. Cette attitude du profiteur, lorsqu’elle est choisie par tous, mène au « dilemme du prisonnier » .
Il y a dilemme parce que les individus, face à une situation dans laquelle il est par exemple proposé de mettre en place une action collective, qui suppose une coopération de tous les membres (ou d’au moins la plupart d’entre eux) en vue de réaliser un bien commun, ont le choix, dans l’absolu, entre s’associer à l’entreprise ou ne pas s’y associer (en l’occurrence : promettre de s’engager puis ne pas honorer la promesse). Or, l’application d’un raisonnement instrumental par tous, selon lequel ne pas contribuer à la production tout en comptant sur la participation des autres permettrait une maximisation de l’utilité individuelle espérée tout en évitant un coût en temps et en énergie, mène à l’échec de la coopération et plus précisément à sa non mise en place. Personne, alors, ne perd quoi que ce soit – mais personne ne gagne quoi que ce soit non plus. La situation est la même qu’initialement.
Le dilemme du prisonnier met en évidence les deux issues suivantes : une défection des deux côtés n’est nullement avantageuse, puisque chacun y perd ; mais si l’une des deux parties abandonne, cela conduit à une exploitation de l’une par l’autre. La coopération dans le compromis – mais peut-il en être autrement ? – est toujours risquée. S’y engager, c’est accepter de « jouer » : lorsqu’on s’engage dans une coopération, en effet, on ne sait pas précisément quel sera le résultat. La coopération n’est pas réductible à la simple interaction stratégique, dans laquelle chacun s’occupe seulement de ses intérêts ; elle relève d’un acte volontaire et est possible si et seulement si tout le monde s’engage, si tout le monde y participe et si tout le monde a le même droit à une portion du surplus.
La solution au type de problème que nous venons d’exposer sera à chercher, pour Gauthier, dans une transformation de la rationalité elle-même. Celle-ci conservera son caractère instrumental mais elle lui imprimera une autre orientation, elle lui imposera une autre direction, contraignante mais finalement plus avantageuse. La moralité apparaîtra en quelque sorte comme une figure de la rationalité. L’importance du dilemme du prisonnier réside dans le fait que ce dilemme semble bien traduire un aspect central réel de nos interactions, à telle enseigne que nous pouvons nous demander même quelle règle morale convaincante n’aurait pas pour fonction de le résoudre.
Le problème soulevé est un problème de conformité : conclure un accord est une chose, le respecter en est une autre. Qu’est-ce qui pourrait assurer que l’accord sera respecté ? Hobbes avait donné une réponse à l’objection prononcée par le personnage de l’Insensé (le sceptique), qui portait précisément sur ce point, mais cette réponse n’est pas satisfaisante. La réponse consistait en effet à dire qu’un système de motivations externes permettrait de résoudre le problème. Or cela représente une solution fort coûteuse, qui conduit donc à un résultat nécessairement sub-optimal. Selon Gauthier, la clé du problème réside plutôt dans une contrainte interne résultant, nous l’avons dit, d’une transformation de la rationalité qui guide les individus. Cette dernière subit une modification, au sens où agir rationnellement équivaut désormais (dans le temps logique du déploiement de la rationalité individuelle) à agir moralement : l’intérêt individuel et l’avantage mutuel peuvent s’accorder par l’entremise d’une « maximisation contrainte » ; et le choix de l’agent n’est en aucune façon artificiellement orienté. Ce principe de la maximisation contrainte remplace alors celui de la maximisation de l’utilité individuelle, dans la mesure où le contexte n’est plus le même. En d’autres termes, il est dans l’intérêt de l’agent – intérêt entendu en un sens large – de se comporter moralement, même si cela implique des choix immédiatement contre préférentiels. La maximisation contrainte définit la morale, selon Gauthier. C’est là la thèse et le coeur de l’argumentation. »
Ludovic Chevalier, Le contractualisme de David Gauthier, www.ithaque.qc.ca (site de la revue de philosophie de l’université de Montréal), pp. 26-30.

Le dilemme des prisonniers est le suivant : deux prisonniers sont soupçonnés d’un crime. La police ne peut les inculper que pour un délit mineur. Pour obtenir des aveux, elle procède à des interrogatoires séparés. Si l’un des deux avoue, promesse lui est faite qu’il sera libéré immédiatement, s’il dénonce en premier. Voici les conséquences des différents choix : Si aucun des prisonniers n’avoue, ils auront une peine minime. Si un des deux avoue, celui qui aura avoué sera libéré, l’autre aura 30 ans de prison. Si les deux avouent, chacun aura 10 ans de prison.
Dans ce dilemme, l’intérêt individuel est en contradiction avec l’intérêt du groupe. Soit coopération des deux et seulement trois ans de prison ; soit compétition et soit libération immédiate, soit 10 ans de prison. En revanche si un seul coopère, il prend 30 ans de prison.
L’intérêt des prisonniers est donc le choix de la compétition car ainsi le résultat ne dépend pas de l’action d’autrui (si l’autre le dénonce, 10 ans ; si l’autre ne le dénonce pas, libération immédiate). En revanche, si choix de la coopération (si l’autre le dénonce, 30 ans ; si l’autre ne le dénonce pas, 3 ans). Donc il risque plus avec la coopération qu’avec la compétition.
La meilleure alternative est donc la stratégie compétitive même si peut-être une préférence pour la stratégie coopérative.

4. Autres interprétations

Une énigme reste difficile à déchiffrer. Pourquoi Jamämêlöö pose-t-il ses yeux pour danser ? Il s’agit sans doute d’une métaphore, mais qui peut être interprétée de multiples façons. En se mettant à danser, Jamämêlöö ne voit plus rien et se « met dans son monde ». Ou bien, il manifeste ainsi une certaine naïveté, car il ne se méfie pas de ses compagnons et s’imagine être dans une situation d’impunité. Ou encore il est aveugle à la nécessité du travail collectif (c’est pour cela qu’il pose ses yeux et c’est aussi pour cela que ce sont ses yeux qui feront l’objet de sa punition : il se retrouvera à les manger). Cette image donne ici au conte sa poésie. Il ne s’agit pas seulement d’une réflexion sur le ticket gratuit ou le parasitisme social, mais aussi d’un texte littéraire.

Mise à jour :
25 août 2011

© Vice-rectorat de la Nouvelle-Calédonie 2012 | Plan du site | Contact | s'abonner au fil RSSFil RSS | Se connecter