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La vérité : raison/croyance, expérience

Deux contes mélanésiens, proposant chacun une explication d’un phénomène naturel, sont présentés et analysés. Ils peuvent être exploités dans le cadre d’une séance sur la notion de vérité (chapitre : raison/croyance ou chapitre : l’expérience).

1. Conte mélanésien Le serpent arc-en-ciel

« Cela faisait longtemps que la pluie ne tombait plus. La terre était desséchée et les gens n’avaient plus d’eau à boire. Un jour où un cochon sauvage creusait un trou à la recherche d’un peu d’humidité, il parvient à déplacer une grosse pierre. A l’emplacement de la pierre, il y avait maintenant un grand trou profond d’où jaillit une eau très pure. L’eau coule et mouille la terre craquelée. L’eau coule, coule… Elle coule et se déverse en une petite cascade ; elle coule et fait gazouiller un petit creek ; elle coule et fait chanter une rivière ; elle coule et fait chanter un petit lac. Les gens viennent boire. Ils viennent boire parce qu’ils trouvent l’eau très bonne. Comme elle est précieuse, ils s’organisent pour la préserver. Tout le monde vient boire et se désaltère sauf un, le grand serpent. Il s’approche et boit. Il boit tellement qu’il finit par tarir la petite cascade, le petit creek, la rivière et le petit lac. Ses amis se mettent en colère contre lui et le tuent. Son âme monte au ciel. Quelque temps plus tard, des tas de petits serpents apparaissent dans la poussière. Un épervier les aperçoit et tente de les tuer pour les manger mais l’aigle pécheur les protègent. L’avantage de ces petits serpents, c’est leurs couleurs vives qui les dissimulent au regard des oiseaux prédateurs. Comme il n’y a pas d’eau pour les désaltérer, on les rassemble à l’ombre d’un gros caillou, là où ils pourront peut-être survivre. Du haut du ciel, le grand serpent voit les gens prendre soin de ses enfants. Et bientôt, on voit qu’il est heureux car il se pare de jolies couleurs et toute l’eau qu’il avait bue, il la laisse tomber sur la terre, dans le petit creek, dans la petite cascade, dans la rivière, dans le lac et même dans la bouche des gens qui vivent sur la terre. Alors, quand vous verrez un petit serpent perdu dans la poussière, soyez bons envers lui pour que l’eau des cascades, petites ou grandes puissent chanter sur la terre. »
André Nguyen Ba Duong et Kamilo Ipere, Contes et légendes en Xânâcùù, Coédition CDPNC et ADCK, 2005, pp. 122-126.

2. Conte mélanésien Le soleil et la lune

« Il y a bien longtemps Soleil et Lune faisaient bon ménage, vivaient ensemble… on les voyait l’un à côté de l’autre.
Un jour que Soleil était pris d’une grande fringale, il demanda à sa Lune d’aller tirer une belle igname de chef, tandis que lui-même prépare le feu pour la faire « brûler »…
Bientôt, chacun d’un côté du feu tient l’igname, mais Soleil, poussé par son envie, dit : « Ca u est… elle est cuite… mangeons » - « Non, dit Lune, tu n’y connais rien ».
Au bout d’un moment, Soleil énervé veut tirer l’igname par son bout… mais Lune tire de l’autre… si fort que Soleil est jeté tête la première dans le feu… Il en ressort rouge de colère et si brillant qu’on ne peut plus le regarder depuis…
Lune a peur, elle se sauve, traverse la mer à la nage… sa figure en devient toute blanche et pâle.
Depuis cette brouille de ménage… les deux se poursuivent et ne sont jamais ensemble. »
Littérature Orale, 60 contes mélanésiens de Nouvelle-Calédonie, Société d’Etudes historiques de la Nouvelle-Calédonie, réédition 2008, conte recueilli par la père Tavernier aux Nouvelles-Hébrides, p. 34.

3. Analyse philosophique

La vérité matérielle des faits observés

Dans ces deux contes, on constate une description d’un phénomène naturel : l’arc-en-ciel, le cycle du soleil et de la lune.
Cette description est basée sur le repérage des caractéristiques essentielles de chacun de ces phénomènes. Pour l’arc-en-ciel : la forme d’arc de cercle, les couleurs vives, la présence conjointe de soleil et de pluie. Pour le soleil et la lune : leurs couleurs respectives, leur présence toujours séparée.
On peut donc noter dans ces deux mythes un souci de description exacte de la réalité. Les phénomènes naturels ne sont pas inventés, ils sont précisément décrits.
On peut ainsi parler de vérité de la description. La description du mythe correspond à la réalité observée. Et les caractéristiques présentées comme remarquables sont effectivement celles qui permettent de distinguer tel phénomène naturel de tel autre.
Sur ce point, la pensée mythique n’est pas une invention, une œuvre de l’imagination, mais bien une description rigoureuse de la réalité, tout comme la pensée scientifique. Pour décrire le réel, la pensée mythique, comme la pensée scientifique, s’appuie sur les sens.

Interprétation culturelle vs explication scientifique

En revanche, l’explication du même phénomène naturel par le mythe ou par la science diffère radicalement, car leurs projets sont tout autres.
Pensée traditionnelle et pensée scientifique proposent toutes deux une explication, visant à satisfaire la curiosité humaine : « Pourquoi la lune et le soleil ne sont-ils jamais ensemble dans le ciel ? », « Pourquoi quand il pleut alors qu’il y a du soleil en même temps, on voit un arc-en-ciel ? » Cette curiosité humaine, existante dès les premières questions des jeunes enfants, attend des réponses. Or ce sont les réponses qui vont être très différentes, parce que la question « pourquoi » n’est pas comprise de la même façon par la pensée traditionnelle et par la pensée scientifique.
La pensée traditionnelle interprète la question « pourquoi » en terme de « quelle est l’origine, la cause ? » ou en terme de « quel est le sens, le but ? », tandis que la pensée scientifique interprète la question « pourquoi » en terme de « comment », de procédure, comment expliquer le mécanisme de l’arc-en ciel, de la non-coïncidence soleil/lune.
La pensée scientifique reste donc sur le plan des faits observés, qu’elle approfondit, en associant ces faits à d’autres faits, en décrivant de plus en plus précisément ces faits (grâce à ses outils de mesure : microscope, télescope…), et en dégageant des lois de fonctionnement de ces faits.
Au contraire, la pensée traditionnelle ne reste pas sur le plan des faits observés, elle va faire des déductions, des inférences, en essayant d’expliquer ce qu’elle observe par ce qu’elle connaît déjà. On passe donc d’une observation « naturaliste » à une explication « anthropomorphique et culturelle ». Le phénomène naturel décrit va être expliqué en cohérence avec l’ensemble du système de pensées de telle ou telle tradition.
On le constate avec les deux contes présentés ci-dessus : la non-coïncidence de la lune et du soleil est comparée à une querelle de ménage (il s’agit d’une explication anthropomorphique) ; l’existence de l’arc-en-ciel renvoie à une attitude écologique des hommes, l’homme vivant en harmonie dans la nature.
La pensée traditionnelle ne saurait donc pas être taxée de pensée irrationnelle, mais il s’agit d’une rationalité différente de celle de la pensée scientifique. La pensée traditionnelle s’interroge sur le sens des phénomènes naturels -comment les comprendre –, tandis que la pensée scientifique s’interroge sur le mécanisme des phénomènes naturels - comment les expliquer.

4. Pour approfondir

Texte de Bottero

Cet extrait de Botterro insiste sur le fait que le mythe n’a rien à voir avec la fiction, le roman. Il ne se situe pas du côté de l’art, mais de la philosophie, c’est-à-dire de la recherche du sens des phénomènes observés. C’est donc une production de la raison mais qui passe par le mode de l’imaginaire et non pas de l’argumentation. Cette forme de philosophie se retrouve dans les écrits de Platon, en particulier lorsque le discours rationnel abouti à une impasse. Les deux mythes présentés plus haut correspondent bien à cette analyse. S’ils racontent une histoire, ce n’est pas juste « pour passer le temps » mais pour rendre signifiants des phénomènes naturels.

« Un mythe n’est donc pas, au moins à sa naissance, un récit gratuit, de pure fantaisie, destiné au seul plaisir, à l’art, à l’enchantement : c’est la réponse à une question, c’est la solution d’un problème, c’est toujours une explication – quelque chose qui relèverait, en somme, de la « philosophie », si l’on entend par là la démarche de notre esprit quand il « cherche à savoir » et à tirer au clair les grandes interrogations qui nous viennent devant le monde et devant nous-mêmes, dans la mesure où, pour les formuler et pour y répondre, nous ne nous plaçons point dans l’orbite propre à la « science » […]
Le mythe n’est pas le moins du monde le récit d’un témoin ou de son truchement ; il n’a aucunement pour but de nous apprendre ou attester un événement constaté, comme tel. Il s’ensuit que sa vérité n’est pas à rechercher dans la comensuration des faits qu’il nous rapporte avec une série extramentale d’événements , qu’il n’aurait fait qu’enregistrer. […] la suite des événements rapportés par le récit mythique est donc, comme disent les logiciens, accidentelle à la vérité du mythe : cette dernière est ailleurs.
Dans la pensée de ses auteurs, le mythe a pour but de matérialiser et d’habiller de palpable, de visible, de mouvementé et de dramatique des intuitions, des conjectures, des idées de soi désincarnées et conceptuelles, pour nous les communiquer dans l’imaginaire, et non pas dans l’abstrait. Il n’enregistre pas des constatations, mais des explications. Par le conte qu’il nous fait, il nous suggère la situation ou la suite des conjonctures qui, en aboutissant à l’état de choses mis en question, en rend suffisamment raison pour satisfaire notre désir de connaître…
Jean Bottéro, Naissance de Dieu, la Bible et l’historien, Folio histoire, Gallimard, p. 281 sq.

Texte de Comte

Cet extrait de Comte présente l’état théologique, selon sa typologie de la loi des trois états. Deux caractéristiques sont à noter : la recherche des causes, en vue de répondre à la question « pourquoi », les causes étant ici soit premières soit finales ; et l’explication spontanément anthropomorphique, l’être humain jouant le rôle de modèle explicatif privilégié. Ces deux caractéristiques se retrouvent dans les deux mythes présentés plus haut.

« Par un contraste qui, de nos jours, doit d’abord paraître inexplicable, mais qui, au fond, est alors en pleine harmonie avec la vraie situation initiale de notre intelligence, en un temps où l’esprit humain est encore en-dessous des plus simples problèmes scientifiques, il recherche avidement, et d’une manière presque exclusive, l’origine de toutes choses, les causes essentielles, soit premières, soit finales, des divers phénomènes qui le frappent, et leur mode fondamentale de production, en un mot les connaissances absolues.
Ce besoin primitif se trouve naturellement satisfait, autant que l’exige une telle situation, et même, en effet, autant qu’il puisse jamais l’être, par notre tendance initiale à transporter partout le type humain, en assimilant tous les phénomènes quelconques à ceux que nous produisons nous-mêmes, et qui, à ce titre, commencent par nous sembler assez connus, d’après l’intuition immédiate qui les accompagne. »
Auguste Comte, Discours sur l’esprit positif (1844), ed. Le Verrier, Clasiques Garnier, p. 5.

5. Ouverture à d’autres interprétations

Les deux mythes présentés ont été étudiés relativement aux thèmes de la vérité, la raison/la croyance et l’expérience. Mais comme tout mythe, ils peuvent tout à fait être interprétés autrement. Notre explication ne prétend donc absolument pas épuiser leur sens. C’est précisément la richesse du mythe de ne pas se limiter à une seule explication, précisément parce qu’il exige une interprétation au lieu d’en imposer une et qu’il s’adresse tout autant à la pensée rationnelle qu’à l’imagination.

Le mythe Le serpent arc-en-ciel

Concernant le mythe Le serpent arc-en-ciel, une autre interprétation possible est de le comprendre comme une présentation des relations de l’être humain avec les autres espèces naturelles au sein de la nature. Ces relations s’inscrivent dans un plan horizontal et non pas vertical : l’homme est intégré dans la nature, c’est une espèce parmi d’autres, mais il ne la domine pas et il n’est pas à part ou supérieur, d’une autre « nature ». Le mythe présente une harmonie écologique : les échanges hommes/animal (les hommes protègent les petits serpents, le grand serpent envoie la pluie), le souci des réserves naturelles assurent un équilibre naturel, sans intervention divine, surnaturelle.

Le mythe Le soleil et la lune

Concernant le mythe Le soleil et la lune, une autre interprétation possible est de le comprendre comme une présentation des relations homme/femme au sein du couple dans la culture kanake. Chacun, l’homme et la femme, a des taches bien précises et séparées, ce qui garantit le bon fonctionnement de la société. Si l’un se mêle de ce qui relève des compétences de l’autre, des conflits s’ensuivent ainsi qu’un dysfonctionnement. Ainsi dans le mythe, Soleil et Lune se disputent et finalement personne ne mange l’igname. Le mythe viserait ici à réaffirmer l’importance d’une séparation précise des rôles selon le sexe.