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La culture : art/technique, échanges

Ce conte présente d’une part un savoir-faire agricole : la culture du taro, et d’autre part une réflexion sur l’organisation sociale du travail. On peut donc y voir un aspect technique et un aspect économique et social.

1. Conte mélanésien Le ver long et le ver court

« Il y avait une fois, à Monéo, deux frères : le Ver long et le ver court.
Ils appartenaient au même clan : le Moaro de Koérhou. Chaque soir, après leur journée de labeur, ils venaient ensemble, se reposer et bavarder entre les racines du cerbera.
Le matin, ils travaillaient aux cultures, ils débroussaillaient le sol pour préparer les tarodières avides d’eau.
Une fois l’herbe arrachée et sèche, ils y mettaient le feu : les courtes flammes couraient au ras su sol et, par-dessus la terre embrasée, l’air tremblait de chaleur. Les broussailles brûlées, ils saisissaient un épieu de bois dur appointé pour défoncer le sol. Par des coups alternés et rythmés, faisant levier de leur outil, ils détachaient de grosses mottes de terre ; auprès d’eux, une femme à genoux retournait les mottes et les brisait.
Le sol prêt, ils l’inondaient. Puis, tels les vignerons de chez nous qui touillent le raisin pour en extraire le jus, en chantant en cadence, ils pétrissaient de leurs pieds la terre détrempée.
Eclaboussés de boue rouge sous l’éclatant soleil, ils transformaient la terre en un mortier compact avec lequel ils construisaient des terrasses.
Il restait encore à acheminer l’eau pour irriguer les tarodières ainsi préparées. Le Ver court, d’un travail tranquille, enserra d’eau un petit champ en terrasses qui, à flanc de coteau, dominait la mer immense. Ses courtes canalisations étaient faciles à surveiller. Dans le même temps, le Ver long, d’un travail acharné, entoura une longue tarodière : il conduisait l’eau avec discernement, lui faisant franchir les dépressions par une chaussée formant aqueduc, ou les fossés avec un tronc d’arbre creux. La nuit tombée le trouvait encore à l’ouvrage, réparant quelques éboulements de ses fragiles et longs talus.
Et tous deux visitaient et surveillaient ponctuellement ses conduites d’eau.
Un jour qu’il inspectait son ruisseau, le Ver long songea :
« Je vais couper l’eau du Vert court pour que ses cultures sèchent. »
Ce qu’il fit. Puis il rentra chez lui sans s’arrêter, comme à l’accoutumée, entre les racines du cerbéra pour se reposer.
Au matin, le Vert court trouva ses taros asséchés, leurs tiges assoiffées pendaient misérablement. Il en eut le cœur triste et décida de se venger. Il se leva, alla fermer les ruisseaux du Ver long. Puis, il s’en retourna chez lui, et il resta en sa demeure.
Le Ver long, allant revoir sa conduite d’eau, la trouva sèche. Irrité, il appela le Ver court :
-  Qui a asséché mon ruisseau ?
-  C’est moi. N’as-tu pas d’abord fermé le mien ?
Le Ver long prit un bâton et rossa le Ver court qui se mit à pleurer.

Mais un vieux qui passait là : Moaronai Jodawa, entendit ses sanglots.
-  Les hommes, cria-t-il, qui pleure ?
-  C’est le Ver court, répondit le Ver long.
-  Pourquoi ces larmes ?
-  Parce que je l’ai battu.
-  Pourquoi l’as-tu battu ?
-  Il a fermé mon ruisseau.
Ils criaient, se querellaient, et le Ver long rossait le Ver court qui pleurait de plus belle.
-  Sèche tes larmes, reprit le vieux. Ecoute mon chant :
Et Moaronai Jodawa chanta :
Ku na daa ka to nebi.
Ku na daa ka to nebi.
C’est-à-dire :
« Qu’il naisse au cœur du palmier le souffle du jour
Qu’il naisse au cœur du palmier le souffle du jour. »
Et pour terminer, il fit : « Sui, sui, sui », de sa voix douce semblable au souffle alizé susurrant entre les feuilles du cocotier.
Pendant que le ver long et le Ver court écoutaient, ravis, le chant du vieux Moaronai Jodawa, l’eau s’était remise à couler, et ils regardaient avec bonheur les tarodières incurvées dresser leurs vertes tiges vers le soleil.
Depuis lors, au moment de cultiver le taro, chacun danse et exalte le Ver, génie du clan de Koerhou. Seul le Moaro de Koérhou possède l’herbe magique, l’herbe qui protège la digue fragile contre les affouillements du Ver dont les promenades souterraines, par les menues fuites d’eau qu’elles provoquent, causent l’éboulement des frêles talus. Les louanges l’incitent à la bienveillance. C’est pourquoi en nettoyant les tarodières, on chante l’histoire du Ver long qui rossa le Ver court pour avoir détourné l’eau de sa plantation.
Sui, sui, sui, c’est le cri magique que les taros aiment à entendre, avant de pousser dru leurs racines dans la terre du Pays. »
Roselène Dousset-Leenhardt, La grande case, édition Buchet/Chastel, Paris, 1965, pp. 81-84.

2. Analyse philosophique

L’agriculture : un savoir-faire technique

La première partie du conte présente, relativement dans le détail, la culture du taro. Cette culture exige une compétence technique précise, du fait que le taro doit être correctement irrigué. C’est une culture assez compliquée, comme celle du riz. Il ne suffit pas de planter et d’attendre que le taro pousse. Pour le néophyte, les savoirs-faires en agriculture, en artisanat peuvent sembler simplistes : il n’en est rien. Si vous n’avez pas les connaissances indispensables, il vous sera impossible de faire pousser correctement des tomates ou de fabriquer une étagère en bois. Ce n’est pas parce que ces savoirs ne sont pas enseignés dans des écoles ou à l’université qu’ils n’exigent pas un apprentissage, transmis le plus souvent de père en fils ou de mère en fille, en « voyant faire » et en « faisant ensemble ». Le conte a ici une valeur éducative : il met en mots ce savoir-faire, il permet une transmission des compétences traditionnelles. Il remplit ainsi l’un des rôles que lui attribue la culture orale : l’enseignement, la formation des nouvelles générations.
De plus ce conte, par ses aspects techniques, met en relief la complexité d’une culture traditionnelle, alors que l’on pourrait penser à première vue que cultiver le taro est facile tout simplement parce qu’il s’agit d’une pratique ancienne. Ce conte présente ainsi un bon exemple de pratique ancestrale mais difficile à réaliser.

Collectivisme contre individualisme

Deux organisations du travail sont exposées dans le conte : un travail en commun et un travail individuel. Au départ, les deux frères préparent le terrain ensemble. Cette tâche s’effectue sans conflit ni rivalité, le soir les retrouvant se reposant ensemble. En revanche, à partir du moment où chacun s’occupe d’un champ en particulier, des dissensions vont apparaître. Chacun des frères cultive son champ selon son idée : le Ver court cultive un petit champ, le Ver long un plus important, ce qui lui occasionne davantage de travail. Ils ne se reposent plus ensemble le soir, et l’envie, la jalousie apparaissent : le Ver long assèche volontairement le champ de son frère. Pour se venger, le Ver court fait de même, et finalement ils se battent. Le travail en commun semble ainsi être le garant d’une vie sociale harmonieuse, sans concurrence possible entre ceux qui travaillent ensemble. Tandis que le travail individuel ouvre la voie à la comparaison, donc à la concurrence. Ce conte peut ainsi être compris comme une défense d’une valeur forte de la culture kanak : la supériorité du groupe sur l’individu. Les deux frères ne doivent pas travailler chacun pour soi, mais en commun avec comme objectif le bien-être du clan auquel ils appartiennent. Si cette organisation sociale du travail est rompue, si l’individu cherche à faire cavalier seul, alors apparaît un risque de conflit. Solidarité et paix sociale dépendent donc d’un mode de production collectif. On peut penser ici à une forme d’organisation communiste du travail.

Le pouvoir de la parole : rôle de médiateur de l’ancien

Enfin, dernier aspect sur lequel insister : le rôle joué par le vieillard. Il intervient dans le conflit entre les deux frères, sans prendre parti pour l’un contre l’autre, mais en veillant à apaiser les tensions. Il prononce des paroles de paix, afin de rétablir un équilibre social. Réconciliés, les deux frères écoutent la chanson du vieux et ne pensent plus à se jalouser. Le vieil homme joue ainsi un rôle éminemment politique : s’il ne cultive plus de champ, s’il n’a plus un rôle de producteur de nourriture, il a désormais un rôle de médiateur. Il résout les conflits par le seul pouvoir de la parole. Il est celui qui possède ce savoir, qualifié de magique dans le conte. Magique, parce que à première vue, la parole peut sembler une arme bien fragile face à la force physique (le Ver long qui frappe le Ver court), même si en définitive c’est la parole qui s’avère prendre le dessus (les deux frères se réconcilient).

3. Pour approfondir

Texte de Lévi-Strauss

Lévi-Strauss critique ici la vision des techniques ancestrales et traditionnelles comme étant simplistes, faciles. Elles sont au moins aussi complexes que les techniques actuelles. Il nous en donne quelques exemples ; le conte ci-dessus nous en fournit un autre.

« On lit dans des traités d’ethnologie – et non des moindres – que l’homme doit la connaissance du feu au hasard de la foudre ou d’un incendie de brousse ; que la trouvaille d’un gibier accidentellement rôti dans ces conditions lui a révélé la cuisson des aliments ; que l’invention de la poterie résulte de l’oubli d’une boulette d’argile au voisinage d’un foyer. On dirait que l’homme aurait d’abord vécu dans une sorte d’âge d’or technologique, où les inventions se cueillaient avec la même facilité que les fruits et les fleurs. A l’homme moderne seraient réservées les fatigues du labeur et les illuminations du génie.
Cette vue naïve résulte d’une totale ignorance de la complexité et de la diversité des opérations impliquées dans les techniques les plus élémentaires. Pour fabriquer un outil de pierre taillée efficace, il ne suffit pas de frapper sur un caillou jusqu’à ce qu’il éclate : on s’en est bien aperçu le jour où l’on a essayé de reproduire les principaux types d’outils préhistoriques. Alors – et aussi en observant la même technique chez les indigènes qui la possèdent encore -, on a découvert la complication des procédés indispensables et qui vont, quelquefois, jusqu’à la fabrication préliminaire de véritables « appareils à tailler » : marteaux à contrepoids pour contrôler l’impact et sa direction ; dispositifs amortisseurs pour éviter que la vibration ne rompe l’éclat. Il faut aussi un vaste ensemble de notions sur l’origine locale, les procédés d’extraction, la résistance, et la structure des matériaux utilisés, un entraînement musculaire approprié, la connaissance des « tours de main », etc. ; en un mot, une véritable « liturgie » correspondant mutatis mutandis, aux différents chapitres de la métallurgie. »
Claude Lévi-Strauss, Race et histoire, Denoël, 1952, p. 57.

Deux textes de Rousseau

Dans ces deux extraits, Rousseau dénonce ici l’apparition de la propriété et la dépendance mutuelle des hommes comme les causes de l’apparition de l’inégalité entre les hommes. Pour être heureux, l’homme doit rester indépendant et ne pas dépendre d’autrui. Cette conception imaginaire des premières sociétés humaines défend-elle le même modèle que celui présenté dans le conte ? Quels sont les points communs ? Les différences ?

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne. Mais il y a grande apparence, qu’alors les choses en étaient déjà venues au point de ne pouvoir durer comme elles étaient ; car cette idée de propriété, dépendant de beaucoup d’idées antérieures qui n’ont pu naître que successivement, ne se forma pas tout d’un coup dans l’esprit humain. Il fallut faire bien des progrès, acquérir bien de l’industrie et des lumières, les transmettre et les augmenter d’âge en âge, avant que d’arriver à ce dernier terme de l’état de nature. »
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Nathan, p. 82.

« Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu’ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pécheurs ou quelques grossiers instruments de musique, en un mot tant qu’ils ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire, et qu’à des ars qui n’avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu’ils pouvaient l’être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d’un commerce indépendant : mais dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre ; dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons. »
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Nathan, p. 89.

4. Ouverture à d’autres interprétations

Ce conte peut être compris avec d’autres clés que celles que nous avons choisies.
En particulier, on aurait pu interroger ce choix de représenter les hommes comme des vers. Selon certaines traditions kanak, les premiers hommes étaient des vers avant de prendre leur apparence actuelle. Décrire ici les hommes comme des vers peut ainsi être compris comme une volonté d’insister sur le caractère ancestral de cette histoire. Ce choix peut aussi être compris comme une non différenciation entre le monde humain et le monde animal, l’homme étant une sorte de ver.
On pourrait également interroger le choix de la culture présentée : le taro est un symbole féminin. Ainsi de même que le ver désigne l’homme, ne peut-on pas penser que le taro désigne, dans le conte, la femme ? Et que si les frères se disputent, c’est concernant les femmes, plus précisément leurs femmes. Contrairement à l’ancien qui joue un rôle de médiateur, la femme serait génératrice de conflits.